Traducteurs : faut-il travailler pour des agences ou des clients directs ?

Cette question et ses réponses possibles m’accompagnent depuis que je fais ce métier. Et d’après ce que je vois et entends autour de moi, nous sommes nombreux dans ce cas.

Fondée notamment sur l’illusion que l’herbe est plus verte dans le pré d’à côté et la traduction mieux reconnue, ma propre expérience est la suivante : fournissant mes services presque exclusivement à des agences, j’ai tendance (euphémisme) à considérer le travail en direct comme le Saint Graal, le but ultime, mon Objectif avec un grand O. Au point que dans mon imaginaire, le client direct est devenu pour l’agence ce que le travail indépendant est au salariat.

Mais, pragmatique et réaliste, je me doute bien que si c’était si bien que ça, personne ne travaillerait pour des agences. Et même, je connais des traducteurs chevronnés et compétents, qui font le choix de n’avoir que peu de clients directs. Ils ont sûrement de bonnes raisons.

J’ai en gestation une série de billets sur cette vaste question, axés sur le pourquoi et le comment d’une mutation de la clientèle d’un traducteur indépendant.

Je commencerai par dresser la liste des avantages et des inconvénients des deux options, histoire de bien voir où on va. Cette liste s’inspire de mes préjugés, des affirmations et suppositions de collègues éclairés et d’idées piochées au hasard de mes pérégrinations dans la blogosphère de la traduction.

Planification

Agences :

  • Les projets s’enchaînent sans trop de périodes creuses
  • Une même agence peut vous occuper de façon assez homogène sur l’année, par exemple en vous commandant un certain volume tous les mois

Direct :

  • Les projets arrivent de façon irrégulière
  • Une entreprise n’a pas forcément besoin de faire traduire un volume régulier. Il peut s’agir d’un e-mail un jour, un appel d’offres de 20 000 mots l’année suivante…

Tarif

Agences :

  • Plutôt plancher
  • Généralement imposé par l’agence
  • Il est très difficile de sortir du « prix au mot » et de facturer, par exemple, les heures interminables passées à convertir proprement des fichiers PDF, à rétablir la mise en page d’origine après la traduction, à faire des recherches lorsque le sujet est particulièrement pointu, à résoudre les problèmes techniques posés par certains fichiers, et j’en passe…

Direct :

  • Plutôt plus élevé
  • Fixé par le traducteur (ce qui n’exclut pas une négociation)
  • Le traducteur peut faire pour chaque mission un devis tenant compte des spécificités du projet.

Traduction assistée par ordinateur

Agences :

  • Une agence peut poser comme condition pour obtenir une commande que vous disposiez d’un outil de TAO. Vous l’achetez donc (un certain prix pas négligeable). Et du coup, on vous paie moins cher les répétitions et les phrases qui se ressemblent. Et en plus, vous demande parfois de fournir votre mémoire. C’est comme si vous faisiez venir un peintre pour rafraîchir votre cage d’escalier. Vous exigez qu’il achète un échafaudage. A lui de le configurer pour qu’il prenne appui sur les marches et tienne compte du quart tournant. Ensuite, comme il a gagné du temps en utilisant cet équipement au lieu d’un simple escabeau, vous le payez moins cher. Et par-dessus le marché, vous lui demandez de vous donner le plan de l’échafaudage qu’il a réalisé pour pouvoir le refiler au prochain peintre, que vous paierez encore moins cher puisqu’il n’aura pas besoin de dessiner ce plan…

Direct :

  • Vous pouvez choisir d’utiliser ou non un outil de TAO, et de faire ou non une petite remise sur les répétitions.

Prospection

Agences :

  • Vous envoyez votre CV à une agence, parfois elle vous teste, parfois non, elle entre vos coordonnées dans sa BDD et la collaboration peut démarrer. Si des traducteurs débutants lisent ceci, comprenez que c’est un peu résumé : il est judicieux de relancer l’agence, par téléphone ou par mail, jusqu’à ce que vous appeler devienne un réflexe. Mais les agences sont toujours à la recherche de traducteurs indépendants. Ce qui n’est jamais pas forcément le cas des entreprises.

Direct :

  • Vous repérez une entreprise qui exerce dans votre spécialité, avec vos langues de travail. Vous devez accomplir un énorme travail de prospection, soigner votre présentation en fonction de l’entreprise, c’est-à-dire faire du « sur mesures ». Pas question d’envoyer le même mail à tous vos prospects. C’est le travail d’un commercial, et vous, traducteur indépendant qui passez 80% de votre temps de travail seul devant votre ordinateur, vous êtes a priori mal équipé pour ça.

Fidélisation

Agences :

  • Lorsque vous avez commencé à travailler régulièrement pour une agence, à moins d’une dispute sérieuse ou d’une augmentation de vos tarifs mal ou non négociée, voire de la faillite de l’agence, vous pouvez être relativement sûr que ça va continuer.

Direct :

  • Même si vous avez réalisé un magnifique projet pour une entreprise, pour lequel on vous a abondamment félicité, il suffit parfois qu’elle soit sollicitée par un autre indépendant ou pire, une agence de traduction, moins cher que vous ou simplement précédé par une proposition de collaboration séduisante, pour qu’elle change de crèmerie du jour au lendemain et s’en aille voir – elle aussi – si l’herbe ne serait pas plus verte chez le concurrent. Pour éviter cela, il faut penser à pérenniser la relation.



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4 commentaires sur “Traducteurs : faut-il travailler pour des agences ou des clients directs ?”

  1. blanche dit :

    Bonjour,
    En cherchant de nouvelles agences pour étoffer ma clientèle en France, Belgique et Suisse (en Espagne, où j’habite, les prix sont vraiment trop bas), je suis tombée sur votre blog, que j’ai trouvé franchement très sympa.
    Une question que je me pose, c’est l’équipe de travail: ici, je travaille régulièrement avec 7 personnes, avec lesquelles nous garantissons le proofreading mutuel. En revanche, étant donné la différence de tarifs entre les 2 pays, j’ai du mal à trouver des collègues en France. Et pourtant, je suis certaine que la complémentarité permet de « chasser » plus large.
    Je préfère partager et travailler plus à l’aise.
    Une opinion? Un conseil?
    Bien à vous,
    Blanche, installée à Madrid depuis 1983

  2. seb dit :

    Les collectifs de traducteurs sont peu répandus. Pourtant ils sont la seule solution pérenne pour pouvoir vivre correctement en tant que traducteur. Les agences de traduction nous écrasent. Elles nous obligent à utiliser des logiciels coûteux qui absorbent le glossaire de la traduction et nous rendent ainsi interchangeables à tout moment et donc éjectables si on se rebelle. En travaillant activement à plusieurs on peut démarcher des clients sur plusieurs pays et proposer une grande variété de combinaison de langues. Le collectif de traducteur c’est le futur.

  3. Sophie dit :

    Bonjour Seb, merci pour votre commentaire.

    Le collectif de traducteurs est un concept très séduisant auquel je « crois » beaucoup.

    En ce qui concerne les agences de traduction, je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous : si certaines ont en effet des conditions draconiennes impossibles à négocier, rien n’oblige un traducteur indépendant à les accepter. Nous sommes chefs d’entreprise, nous choisissons nos partenaires commerciaux, et une relation agence-traducteur fructueuse est souvent le fruit d’un consensus.

    En relisant ce billet que j’ai écrit il y a plus de quatre ans, je constate que je suis toujours du même avis, excepté pour le tarif que je jugeais « généralement imposé » par les agences. L’expérience (la mienne et celle de collègues plus chevronnés) m’a appris que c’est moi qui fixe mon tarif, celui qui reflète à mes yeux le travail accompli, les investissements en temps et en matériel, etc.
    Il y a bien sûr des agences qui ne sont pas d’accord pour payer ce tarif, et avec celles-là, je ne travaille pas.

    Nous ne pouvons pas travailler avec toutes les agences, à nous de trouver celles avec qui nous pouvons collaborer à la satisfaction de toutes les parties pour fournir ensemble un travail de qualité.

    Pour ce qui est de l’interchangeabilité, je vous assure qu’être un expert dans sa spécialité élimine complètement ce risque.

    Enfin, à titre personnel, j’apprécie d’avoir des agences de traduction dans mon portefeuille de clients et je ne voudrais pas m’en débarrasser :)

  4. Françoise dit :

    Merci pour ce billet intéressant, Sophie.
    Je travaille aussi principalement pour des agences. Au fil du temps, j’ai privilégié celles qui paient correctement et avec lesquelles je peux avoir des relations agréables. Je ne me sens pas écrasée, et une seule fois, on m’a demandé d’utiliser un logiciel que je n’ai pas aimé. Pour le reste, je me considère comme étant bien traitée ! (tarifs & délais)
    J’ai quelques clients directs, mais surtout pour des missions très ponctuelles (traduire un site web). Je privilégie donc les agences qui me donnent du travail toute l’année, mais je les trie sur le volet !

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