Monsieur le ministre

Monsieur le ministre, je vous dois des excuses : je ne vous ai pas reconnu, ni comme président du Conseil général, ni comme député, ni comme ministre. A vrai dire, j’ignorais même l’existence de votre ministère. Et bien sûr, je ne savais pas que c’était votre anniversaire… Bref : tout faux, sur toute la ligne.

Pour mes lecteurs, permettez-moi de replacer la scène dans son contexte, histoire d’essayer de susciter quelque indulgence, au moins chez eux…

Au forum des métiers de Lunay (Loir-et-Cher), nous partagions aujourd’hui un stand entre deux traducteurs et deux journalistes.

La fréquentation des collégiens a été un record, puisqu’à nous deux (les traducteurs), nous en avons renseigné 73 ! Comme d’habitude, certains semblent là uniquement pour faire signer le papier justifiant qu’ils ont bien demandé des informations, mais d’autres sont sincèrement motivés, voire passionnés, et pour un seul de ceux-là je sacrifie gaiement une journée de travail rémunéré.

Justement, en milieu d’après-midi, j’étais en conversation avec une élève profondément intéressée par le quotidien de notre métier, les relations avec les clients, le type de document qu’on est amené à traduire, etc. Elle me posait question sur question, prenant des notes avec enthousiasme.

Or pendant cet entretien, au moins deux photographes se sont approchés sur le côté de notre table, nous collant presque leur objectif sous le nez pour saisir ce qui se passait à l’autre bout de la table. Mon élève en perdait un peu son fil, mais pour la rassurer je lui ai dit qu’ils se contentaient de photographier les journalistes et leurs « propres » élèves.

Jusqu’au moment où, entendant prononcer le terme « interprète » (équivalent chez moi d’une alerte Google, comme d’autres du même champ lexical), je perds à mon tour mon fil et tourne – enfin – la tête vers l’autre extrémité de la table. Vous trouverez certainement la photo de ce que j’ai vu à cet instant dans le prochain numéro de Loir-et-Cher Info : un monsieur élégant et souriant, entouré d’un groupe de personnes qui visiblement l’accompagnaient. Il discutait alors avec les journalistes, mais s’était avisé de notre présence, annonçant que justement, sa fille souhaitait devenir interprète.

Tout en ayant – tout de même – vaguement conscience que ce monsieur n’était sans doute pas n’importe qui, j’avais déjà dans l’idée de l’inviter à prendre la suite de mon élève pour lui donner quelques tuyaux susceptibles d’aider sa fille à mieux cerner le métier qui l’intéressait. Après tout, j’avais déjà renseigné plusieurs parents depuis le matin.

Fort courtois, le monsieur me tend la main en se présentant « Maurice Leroy », à quoi je répond avec mon sourire le plus chaleureux (vous ne le verrez pas, il n’y avait pas de photographe de l’autre côté) : « Sophie Dinh, traductrice ».

Lorsqu’il ajoute « Je suis le président du Conseil général », j’étouffe un « oups » et me déclare sincèrement ravie de faire sa connaissance.

Il me pose alors quelques questions sur le genre d’interprétations que j’effectue. Soulagée de savoir quoi répondre, j’explique succinctement que l’interprétation est une prestation orale, tandis que je suis traductrice, à l’écrit, et je lui montre un échantillon de mes dernières traductions publiées.

Hélas, la situation s’est gâtée avec sa réplique suivante, qui montrait clairement que soit il n’avait pas compris un mot de mon explication sur ce qui distingue un traducteur d’un interprète, soit il ne l’avait pas écoutée, mais voilà, il m’est clairement apparu que ce monsieur (je ne savais pas encore qu’il était ministre) ne faisait toujours pas la différence entre traducteur et interprète.

Avant que vous doutiez de mes compétences en explication, je tiens à préciser que tous les collégiens à qui j’ai eu l’occasion de décrire cette fameuse distinction l’ont assimilée sans difficultés.

Après ça, le monsieur nous a salués à nouveau très poliment et s’en est allé, suivi de ses accompagnateurs. C’est alors que mes voisins journalistes m’ont plongée dans une confusion infinie en m’apprenant à quelle personnalité j’avais eu l’honneur de m’adresser, et qu’elle était certainement très vexée que je ne l’aie pas reconnue.

Cela étant, permettez-moi, Monsieur le ministre, de vous souhaiter – bien qu’un peu tard – un bon anniversaire, et d’espérer qu’entre ma vexation de n’avoir pas été comprise dans mon explication et la vôtre, de n’avoir pas été reconnu, nous sommes quittes…

Si vous nous faites à nouveau l’honneur de visiter notre stand l’année prochaine, je vous promets de faire amende honorable.

En attendant, et avec l’autorisation de son auteur, je vous propose ce petit rappel illustré clair et concis (traduit par mes soins). L’original se trouve sur Mox’s blog, merci Alejandro !

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3 commentaires sur “Monsieur le ministre”

  1. Patricia Lane dit :

    Sophie,

    Il serait si facile de disserter sur cette phrase perle : « Avant que vous doutiez de mes compétences en explication, je tiens à préciser que tous les collégiens à qui j’ai eu l’occasion de décrire cette fameuse distinction l’ont assimilée sans difficulté. »

    MDR.

    Ton aventure ravive mon souvenir d’une conversation téléphonique ubuesque d’il y a quelques années où mon interlocuteur recherchait un « traducteur » pour assurer le bon déroulement d’un mariage entre un Français et une Américaine. Alors que je peinais à lui expliquer qu’il recherchait un interprète, il perdit son sang froid (oui, les préparatifs d’un mariage peuvent être stressants), soulignant qu’il ne fallait surtout pas que le prestataire s’amuse à interpréter les clauses du contrat de mariage, au risque de les vider de leur sens!

  2. MARTI GIUSEPPE dit :

    Bonjour Sophie,
    J’étais avec toi à Lunay mais, à ce moment-là, je donnais aussi des explications à une autre fille qui était très intéressée à notre profession. Je n’ai donc pas assisté à la scène. J’espère que tu as quand-même bien dormi. Ministre ou pas, chaque individu est un homme ou une femme comme tout le monde.
    Il ne faut pas donner aux choses plus d’importance que celle qu’elles méritent.
    Et l’année prochaine, sera-t-il encore ministre ?
    Ciao
    Giusep(pino)

  3. Sophie dit :

    @Patricia: :-D
    @Pino: Tu parles d’or, bien sûr.

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