Guide de style ?

Gisant au fond de mon lit, terrassée par la grippe, mon iPhone relevant néanmoins mes e-mails sur la table de chevet au milieu des huiles essentielles et autres antipyrétiques, j’ai vu passer en début de semaine un message d’une grande agence de traduction pour qui je travaille depuis mes débuts.

Ce message me demandait de prendre connaissance d’un guide de style à respecter pour toutes les traductions réalisées pour cette agence.

Lorsque j’ai commencé à récupérer un peu et à rattraper le travail en retard, j’ai repensé à cette requête qui m’a intriguée au plus haut point. Un guide de style, c’est un peu comme une charte graphique, il s’applique à une société, voire à un type de documentation de la société. Mais un guide de style applicable à TOUS les travaux réalisés pour une agence ? Sachant que pour cette agence, j’ai traduit des documents aussi variés que des brochures techniques pour un géant de l’informatique, des articles de magazine sur le développement des télécommunications dans certains pays pauvres, des interviews dans le domaine de la mode pour un journal spécialisé ou des normes d’évaluation de projet pour des organismes internationaux, je ne voyais pas bien l’intérêt – et encore moins l’opportunité – de standardiser le style des traductions.

C’est donc avec une grande curiosité que j’ai jeté un coup d’œil au fameux guide. Et là, stupéfaction ! Dès la deuxième page (16 au total), je suis sidérée par les conseils. Le guide est confidentiel et ne doit pas être divulgué, je ne vous livre donc que des extraits tronqués ou transformés en conservant leur fond, mais qui restent édifiants :

– La traduction doit « sonner français ». (Non ?!)

– Il faut éviter les formulation ambiguës et les répétitions. (Ça va pas être facile mais bon, je vais faire un effort.)

– En l’absence d’instructions spécifiques pour un projet, il faut consulter les éléments de référence pour faire son choix entre l’impératif et l’infinitif pour s’adresser au lecteur, et se tenir à ce choix jusqu’à la fin du document. (J’en prends bonne note.)

– Il faut éviter la voix passive, exemple : « La touche Entrée doit être appuyée » = incorrect (Il va vraiment falloir que je me surveille !)

– Dans les titres en français, contrairement à l’anglais, on ne met une majuscule qu’au début de la phrase, sauf, si le titre contient des noms propres, qui doivent conserver leur majuscule.

Et le reste de la même farine !

Est-il possible qu’ils se soient trompés, et aient envoyé ce guide à des traducteurs professionnels au lieu d’étudiants de première année à qui ce rappel était initialement destiné ?

Je crains hélas qu’ils n’aient pas fait d’erreur, et que ce soit délibérément que cette très grande agence a rédigé ce guide pour l’envoyer à ses sous-traitants.

Et je m’avance peut-être, mais je dirais que si elle l’a fait, ce n’est pas pour le plaisir mais pour répondre à un besoin.

Et si les sous-traitants de cette agence qui a pignon sur rue ont besoin qu’on leur rappelle (enseigne ?) ces principes de base, c’est que ce ne sont pas des traducteurs professionnels.

Petit historique : alors qu’il y a 10 ans, je réalisais environ 30 % de mon chiffre d’affaires avec les différentes entités de cette agence, cette proportion est tombée aujourd’hui à moins de 5 %, l’agence étant devenue entre-temps un Groupe International qui a racheté les petites entités individuelles pour qui je travaillais autrefois.

Il y a quelques années, le grand patron m’a personnellement téléphoné pour me demander de baisser mes prix, ce que j’ai refusé, arguant que mes frais fixes ayant plutôt tendance à augmenter, mes tarifs avaient tout intérêt à suivre la même pente. Je les ai d’ailleurs relevés quelques mois plus tard.

J’ai eu de moins en moins de commandes de la part de cette agence, et le plus souvent il s’agissait de tests de traduction (rémunérés bien sûr) qu’ils faisaient eux-mêmes pour un client final dont je n’entendais plus jamais parler par la suite (de là à conclure qu’on me faisait faire les tests pour être sûr de la qualité, puis, une fois le client gagné, on confiait les traductions récurrentes à des traducteurs moins chers, il n’y a qu’un pas…) ou des urgences. Malgré tout, je continue de traduire régulièrement des choses très intéressantes pour un client qui doit avoir un budget plus étoffé que les autres et cela me va bien.

J’ai très envie de conclure qu’à force de tirer les prix vers le bas et de travailler avec des prestataires qui acceptent des tarifs ridicules, cette agence est confrontée à d’importants problèmes de qualité, d’où ce guide de style pour essayer de redresser la barre.

À mon humble avis, cette stratégie ne sera pas payante. Il vaudrait bien mieux faire à nouveau appel à des traducteurs professionnels, afin de vendre à ses clients des traductions de qualité. Enfin, moi, ce que j’en dis…

Je pense que je vais leur répondre quelque chose du genre :

Je suis assez surprise de recevoir ce type d’instructions qui à mon sens s’adressent davantage à des étudiants de première année qu’à des traducteurs professionnels. Nous travaillons ensemble depuis 2001, et vous trouverez plutôt dans vos archives des compliments pour mon style et des remerciements pour la qualité des traductions livrées que des erreurs de syntaxe et de typographie aussi basiques que celles évoquées dans ce guide.

Sans m’avancer, si vous rencontrez des problèmes de qualité avec vos sous-traitants habituels, je serais heureuse de voir augmenter le volume de traductions que vous me confiez, et de garantir ainsi une prestation de qualité professionnelle à vos clients.

J’y réfléchis encore un peu :)

 

 

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

10 commentaires sur “Guide de style ?”

  1. Hyacinthe Kemp dit :

    Très intéressant ton texte Sophie, alarmant aussi… Pourtant, je ne suis pas si scandalisée que cela car ça rejoint des témoignages de collègues. Etant membre payant de Proz.com depuis peu, j’ai été assez consternée de voir les tarifs que certains traducteurs proposent, à force de rogner les prix, la qualité trinque !

  2. Patricia Lane dit :

    Oh la la ! Cette agence (membre d’un groupe international dont je subodore l’identité…) doit vraiment être dans la bouse de vache fermentée pour diffuser de telles instructions sous la houlette d’un titre ronflant de « Guide de style ». Qui plus est, s’ils en sont arrivés là, ce n’est pas le respect soudain et minutieux de ces 16 pages qui va changer grand chose.

    Et dans le triptyque des concernés, ceux que je plains le plus sont les clients (qui ne sont probablement pas en mesure de réaliser que les traductions sont déplorables).

    A ta place (mais je n’y suis pas), je réviserais le message que tu préconises leur envoyer. Pourquoi ? Il est patent que ce type d’instructions ne te concerne pas, alors ne tombe pas dans le panneau de te défendre, vole plus haut. Deuxio, c’est l’occasion rêvée de rédiger un article (avec business case, vue côté client final) à soumettre à une publication type Décision Achats. Le but ? Informer et éduquer les décideurs afin qu’ils soient en mesure de « Faire les bons choix » et ne plus être bernés par les agences qui leur promettent le monde pour un budget irréaliste (voir d’ailleurs la catastrophe au Royaume Uni du contrat qu’a passé le ministère de la Justice avec ALS…).

    A ta plume !

  3. Sophie dit :

    Que j’aime ton langage imagé ! :)

    J’ai beaucoup réfléchi à ton intéressante suggestion, mais conclu que je préfère attendre une occasion plus « neutre » pour rédiger un tel article.
    D’une part, je ne veux pas donner à mon client l’impression que je crache dans la soupe, simplement dire qu’à mon avis, sa stratégie n’est pas judicieuse. Je n’ai jamais eu à me plaindre de ce client, les chargées de projet étant toujours très agréables.
    Par ailleurs, je ne me positionne pas « contre » les agences en général, il y en a, beaucoup, qui apportent une valeur ajoutée indéniable par leur travail en amont et en aval de la traduction, me simplifiant la tâche, m’assurant un revenu régulier et justifiant un tarif moins élevé qu’en direct.
    Mon positionnement est plutôt « pour » la qualité, le professionnalisme, l’expertise.
    Je n’ai pas entendu parler de ce contrat avec ALS ni de ses conséquences, je vais voir ça !

  4. Patricia Lane dit :

    Manifestement, une partie de mon message mérite clarification ! En suggérant la rédaction d’un article, je ne prônais ni un sujet réduit à cet incident « Guide de style » (qui n’est qu’un exemple parmi d’autres) ni une critique généralisée de toutes les agences. De très bonnes agences, qui font bien leur boulot, qui apportent une réelle valeur ajoutée et qui construisent des relations professionnelles et respectueuses avec leurs traducteurs, il y en a – et heureusement ! Mais quelqu’un qui n’est pas du métier sait-il comment faire le tri dans cette offre pléthorique ? Les services achats, oui, se basent la plupart du temps sur le prix comme vecteur de décision dominant. Un tel article pourrait les aider à faire la différence entre les agences « boîtes aux lettres » et les agences sérieuses – et, in fine, utiliser à meilleur escient leur budget traduction.

  5. Sophie dit :

    Merci Patricia d’avoir clarifié. Vue sous cet angle, ton idée est fort intéressante et je vais y réfléchir sérieusement !

  6. NATHALIE dit :

    Sophie, merci de partager cette expérience édifiante avec nous.
    Je suis trop nouvelle dans la profession pour te donner conseil !

    Patricia,
    Tu évoques la difficulté des services achats à s’y retrouver dans la multitude d’agences de traduction. Pour ma part, en tant que traductrice n’ayant encore jamais travaillé avec des agences, pourrais-tu me donner quelques noms d’agences sérieuses et respectueuses de leurs clients et de leurs traducteurs STP ?

  7. Patricia Lane dit :

    Euh Nathalie, le lien vers votre site nous envoie vers un revendeur de radios Motorola au Texas….

    Et pour répondre à votre question – n’ayant pas travaillé avec des agences depuis belle lurette, d’autres seront bien plus à la page que moi pour vous orienter.

  8. Les piles dit :

    >> (Il va vraiment falloir que je me surveille !)

    Haha ! Fantastique ! (Et intéressants commentaires, au passage.)
    Sur la saga ALS, la page Facebook de No Peanuts! a relayé pas mal d’infos sur le sujet : https://www.facebook.com/NoPeanutsMovement

  9. Dominique dit :

    Lol.. moi qui à cause d’un roman (de la collection verte lu lors de mon adolescence…) ai toujours rêvé d’être traducteur, je constate que, à part la difficulté de la traduction elle même, il y a des difficultés de clientèles comme pour d’autres prestations… Et je trouve ça absolument navrant qu’une société demande ce genre de chose. C’est vraiment prendre les gens pour des c… à mon avis, autant vous, les traducteurs, que les lecteurs finaux… J’espère sincèrement que vous réussirez à trouver d’autres clients qui remplaceront celui-ci si par malchance il voulait arrêter avec vous… Je ne connais pas, bien sur, la qualité de votre travail… (vu que je parle anglais comme une vache espagnole !! ;-) ) mais si cela fait aussi longtemps que vous bossez ainsi c’est que vous ne devez pas être mauvaise…

  10. Sophie dit :

    Merci pour votre commentaire, Dominique.
    En l’occurrence, le fameux guide ne portait pas sur la maîtrise de la langue source, mais sur celle du français, c’est-à-dire la langue maternelle des traducteurs auxquels il s’adresse.
    Et c’est ce qui me dérange : qu’un client éprouve le besoin d’enseigner le b-a ba de leur métier à ses fournisseurs, je trouve cela inquiétant… pour lui !
    Mon activité se porte bien, et si cette agence cessait complètement de faire appel à moi, je serais surtout attristée de ne plus traduire pour le client final dont j’aime beaucoup le secteur, mais l’équilibre de mon budget ne serait pas remis en question.

Répondre