Archives de la catégorie ‘Expériences’

Monsieur le ministre

jeudi 2 février 2012

Monsieur le ministre, je vous dois des excuses : je ne vous ai pas reconnu, ni comme président du Conseil général, ni comme député, ni comme ministre. A vrai dire, j’ignorais même l’existence de votre ministère. Et bien sûr, je ne savais pas que c’était votre anniversaire… Bref : tout faux, sur toute la ligne.

Pour mes lecteurs, permettez-moi de replacer la scène dans son contexte, histoire d’essayer de susciter quelque indulgence, au moins chez eux…

Au forum des métiers de Lunay (Loir-et-Cher), nous partagions aujourd’hui un stand entre deux traducteurs et deux journalistes.

La fréquentation des collégiens a été un record, puisqu’à nous deux (les traducteurs), nous en avons renseigné 73 ! Comme d’habitude, certains semblent là uniquement pour faire signer le papier justifiant qu’ils ont bien demandé des informations, mais d’autres sont sincèrement motivés, voire passionnés, et pour un seul de ceux-là je sacrifie gaiement une journée de travail rémunéré.

Justement, en milieu d’après-midi, j’étais en conversation avec une élève profondément intéressée par le quotidien de notre métier, les relations avec les clients, le type de document qu’on est amené à traduire, etc. Elle me posait question sur question, prenant des notes avec enthousiasme.

Or pendant cet entretien, au moins deux photographes se sont approchés sur le côté de notre table, nous collant presque leur objectif sous le nez pour saisir ce qui se passait à l’autre bout de la table. Mon élève en perdait un peu son fil, mais pour la rassurer je lui ai dit qu’ils se contentaient de photographier les journalistes et leurs « propres » élèves.

Jusqu’au moment où, entendant prononcer le terme « interprète » (équivalent chez moi d’une alerte Google, comme d’autres du même champ lexical), je perds à mon tour mon fil et tourne – enfin – la tête vers l’autre extrémité de la table. Vous trouverez certainement la photo de ce que j’ai vu à cet instant dans le prochain numéro de Loir-et-Cher Info : un monsieur élégant et souriant, entouré d’un groupe de personnes qui visiblement l’accompagnaient. Il discutait alors avec les journalistes, mais s’était avisé de notre présence, annonçant que justement, sa fille souhaitait devenir interprète.

Tout en ayant – tout de même – vaguement conscience que ce monsieur n’était sans doute pas n’importe qui, j’avais déjà dans l’idée de l’inviter à prendre la suite de mon élève pour lui donner quelques tuyaux susceptibles d’aider sa fille à mieux cerner le métier qui l’intéressait. Après tout, j’avais déjà renseigné plusieurs parents depuis le matin.

Fort courtois, le monsieur me tend la main en se présentant « Maurice Leroy », à quoi je répond avec mon sourire le plus chaleureux (vous ne le verrez pas, il n’y avait pas de photographe de l’autre côté) : « Sophie Dinh, traductrice ».

Lorsqu’il ajoute « Je suis le président du Conseil général », j’étouffe un « oups » et me déclare sincèrement ravie de faire sa connaissance.

Il me pose alors quelques questions sur le genre d’interprétations que j’effectue. Soulagée de savoir quoi répondre, j’explique succinctement que l’interprétation est une prestation orale, tandis que je suis traductrice, à l’écrit, et je lui montre un échantillon de mes dernières traductions publiées.

Hélas, la situation s’est gâtée avec sa réplique suivante, qui montrait clairement que soit il n’avait pas compris un mot de mon explication sur ce qui distingue un traducteur d’un interprète, soit il ne l’avait pas écoutée, mais voilà, il m’est clairement apparu que ce monsieur (je ne savais pas encore qu’il était ministre) ne faisait toujours pas la différence entre traducteur et interprète.

Avant que vous doutiez de mes compétences en explication, je tiens à préciser que tous les collégiens à qui j’ai eu l’occasion de décrire cette fameuse distinction l’ont assimilée sans difficultés.

Après ça, le monsieur nous a salués à nouveau très poliment et s’en est allé, suivi de ses accompagnateurs. C’est alors que mes voisins journalistes m’ont plongée dans une confusion infinie en m’apprenant à quelle personnalité j’avais eu l’honneur de m’adresser, et qu’elle était certainement très vexée que je ne l’aie pas reconnue.

Cela étant, permettez-moi, Monsieur le ministre, de vous souhaiter – bien qu’un peu tard – un bon anniversaire, et d’espérer qu’entre ma vexation de n’avoir pas été comprise dans mon explication et la vôtre, de n’avoir pas été reconnu, nous sommes quittes…

Si vous nous faites à nouveau l’honneur de visiter notre stand l’année prochaine, je vous promets de faire amende honorable.

En attendant, et avec l’autorisation de son auteur, je vous propose ce petit rappel illustré clair et concis (traduit par mes soins). L’original se trouve sur Mox’s blog, merci Alejandro !

Client direct – une expérience peu commune

mercredi 23 novembre 2011

Au printemps dernier, une expérience personnelle inédite m’a donné envie de partager quelques caractéristiques du travail « en direct ». À vrai dire, cela n’a absolument rien à voir avec un travail de traduction pour une agence. Ni dans la planification des opérations, ni dans l’établissement du calendrier, ni dans la relation avec le client, ni dans le suivi de l’avancement du projet, ni dans le feedback ni, évidemment, dans la réalisation de la tâche proprement dite.

Contexte

Rédactrice en anglais et traductrice-adaptatrice, Patricia Lane dirige le cabinet Franco-American Quill spécialisé dans la communication interculturelle. Depuis plusieurs mois, une relation d’amitié s’est tissée entre nous, qui dépasse largement l’échange professionnel. J’apprécie notamment sa finesse d’analyse, sa simplicité, sa franchise, sa grande humanité et son professionnalisme en toutes circonstances. La formation qu’elle a animée pour l’APROTRAD m’a apporté des outils inestimables pour développer mon activité de traduction pour des clients directs. J’étais donc en pleine fièvre créatrice lorsque Patricia m’a appelée pour me demander de l’aider à réaliser la version française de son nouveau site web.

Que les choses soient bien claires : Patricia traduit aussi vers le français et est parfaitement capable de rédiger vers le français des textes percutants et subtils, il suffit de jeter un coup d’œil sur son blog pour s’en convaincre. En l’occurrence, sa difficulté était qu’elle manquait de temps, après avoir planché sur la version anglaise, pour prendre suffisamment de recul afin d’adapter cette version en français avec un œil complètement neuf. Sa demande était très claire : je devais lui donner un élan, un premier jet en français qu’elle retravaillerait et affinerait ensuite.

Je vous passe la fierté, l’émotion, le questionnement, l’ambition… j’ai accepté. (Et dès que j’aurai retravaillé mon propre site en français, Patricia se chargera de l’adapter en anglais mais me fournira un produit fini car je ne suis pas bilingue, moi !)

Aujourd’hui, je reviens sur cette aventure exceptionnelle et enrichissante, en synthétisant les aspects les plus typiques.

Planification des opérations et calendrier

D’ordinaire, lorsque l’un de mes clients me confie une traduction, la planification est simple : répartition des éléments à traduire selon ma disponibilité, livraison échelonnée éventuelle, accord sur le calendrier de livraison, point.

Pour chaque « page » de son site, Patricia m’envoyait une première version EN, pour que je commence à me faire une idée du ton, du style, de l’atmosphère. Et on en parlait ensemble. Lorsqu’elle m’envoyait ensuite sa version finalisée, j’avais déjà en tête des tournures et des images, un fil conducteur que j’allais essayer de mettre en place.

Relation avec le client

Évidemment, mes clients habituels ne sont pas des amis et nous ne concluons pas nos conversations téléphoniques par des nouvelles de nos familles respectives.

Cette proximité a été pour moi un facteur de motivation supplémentaire.

Suivi de l’avancement du projet

Lorsque je travaille pour une agence, le délai est le délai, et à moins d’un changement particulier, il n’est pas mobile.

Avec Patricia, nous n’avions pas de date de livraison fixée : lorsque je recevais une page, je prenais quelques jours pour la lire, y penser, me l’approprier. Puis un matin, je me lançais dans la rédaction. Parfois, si une commande venait s’intercaler dans mon planning, je demandais à Patricia si elle pouvait attendre un jour ou deux de plus. Et sa réponse était toujours « Prends ton temps ».

J’ai particulièrement apprécié de ne jamais sentir de pression pour terminer à une date précise.

Feedback

Mes clients habituels me disent quelquefois que c’était bien (ou très bien, oui, oui), me signalent parfois des points qu’ils ont modifiés, mais toujours après la livraison, lorsque je n’ai plus la main sur le document.

De l’autre côté, j’en avais eu un aperçu lors de l’atelier de l’APROTRAD, Patricia sait donner un feedback, en expliquant ce qui ne lui convient pas et pourquoi, en précisant ce qu’elle attend, sans jamais oublier de reconnaître ce qui lui plaît. Ces commentaires précis et contextuels ont été d’une valeur inestimable pour retravailler certains passages en avançant dans la bonne direction.

Traduction proprement dite

La plus grande différence est là, sans aucun doute.

Lorsqu’on m’envoie une brochure de 1500 mots sur la dernière prothèse unicompartimentale de genou, je sais qu’il me faudra grosso-modo deux jours pour la traduire et l’envoyer au relecteur, en comptant le temps de pause indispensable avant ma propre relecture.

Lorsque je recevais une page de 350 mots de Patricia, je ne savais pas combien de temps j’allais y passer. Le couteau sous la gorge, je n’aurais pas pu donner d’estimation. J’ai passé des heures entières sur certains titres. Heureusement, certains paragraphes m’ont demandé moins de temps. Mais dans l’ensemble, ce travail m’a pris bien plus de temps qu’un article technique.

La démarche de traduction était assez particulière aussi, mais cela relève à mon avis plus de la particularité du support que du rapport client direct/agence. Je ne m’approprie pas le texte de la même manière si je traduis une technique opératoire ou un album pour enfants.

Conclusion

En résumé, je dirais que j’ai adoré cette collaboration qui m’a beaucoup appris, sur les relations qu’on peut avoir avec son donneur d’ordre mais aussi sur moi-même et ma façon de travailler. Bien sûr, cette situation est assez exceptionnelle et beaucoup de particularités qui m’ont frappée auraient sans doute été différentes ou atténuées avec un client direct qui n’aurait pas été 1) une amie, 2) une consoeur et 3) extrêmement compétente en rédaction en français.

Vous pouvez lire ma prose (remaniée par Patricia) sur le nouveau site français de Franco-American Quill, et ce qu’elle dit de notre collaboration ici.

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